«Hope», l'app sénégalaise qui sauve des vies en optimisant les dons du sang

Dessin: Didier Kassaï pour Heidi.news

Au Sénégal, lors de chaque besoin urgent de transfusion, les médecins doivent se plonger dans les épais registres de papier pour trouver des donneurs compatibles. Un système manuscrit qui leur fait perdre un temps précieux, parfois vital pour les malades. À Dakar, deux jeunes ingénieurs ont développé une application qui permet aux banques de sang de gagner du temps, et donc de sauver des vies.

Et si, il y a 22 ans, aucun donneur de sang anonyme compatible ne s’était manifesté à l'hôpital central de Dakar, la capitale du Sénégal? Et si celui-ci était arrivé trois heures plus tard? L’enfant de cinq ans se vidant de son sang sur un brancard de fortune aurait-il survécu? Encore aujourd’hui, ces questions hantent Jean-Luc Semedo.

«Cet accident de voiture a failli me coûter la vie, dit-il. J’avais besoin d’une transfusion en urgence pour pouvoir être opéré. Par miracle, j’ai pu être transfusé assez vite. Mais cette chance, beaucoup de Sénégalais ne l’ont pas». Cet accident a forgé le caractère et les ambitions du jeune homme de 27 ans. Pendant toutes ses études d’ingénieur en conception des télécommunications, Jean-Luc Semedo s’est attaché à trouver une solution à ce problème d'insuffisance de dons sanguins qui a failli le tuer, enfant. En 2015, lui vient l’idée de créer Hope, une application qui numérise la gestion des dons du sang dans les centres de transfusion.

Groupe sanguin, lieu de résidence, contact téléphonique, antécédents médicaux: Hope permet au personnel soignant de numériser les informations de chaque donneur et d’optimiser la gestion des stocks de sang. Avec l’application, les centres médicaux peuvent ainsi localiser les donneurs compatibles potentiels lorsqu’un malade a besoin d’une transfusion en urgence pour survivre. Un moyen aussi de connaître en temps réel la composition exacte des stocks de sang afin d’éviter les pénuries, habituelles dans ce pays d’Afrique de l’Ouest.

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Avec seulement 6,1 dons pour 1000 habitants, le Sénégal est loin de l’autosuffisance en produits sanguins, assurée lorsqu’il y a en moyenne plus de 10 dons pour 1000 personnes, selon les standards de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS). Le Sénégal n’est pas le seul pays africain à faire face à ce problème de santé publique. Sur le continent, la moyenne se situe autour 4,9 dons pour 1000 habitants, toujours selon l’OMS. Avec environ cinq millions de dons par an, seule la moitié des besoins en produits sanguins sont comblés, en Afrique.

«Le faible nombre de dons du sang sur le continent peut s'expliquer par l'insuffisance des campagnes de sensibilisation à destination du grand public. [...] Le manque de ressources financières et humaines durables ne permettent pas aux services nationaux en charge de la gestion du sang de sensibiliser, d'éduquer et de recruter un nombre suffisant de donneurs», analyse Dr André Loua, conseiller régional en charge de la sécurité transfusionnelle à l’OMS.

Une pénurie meurtrière

Au Sénégal comme dans le reste de l’Afrique, cette pénurie est meurtrière. «Une de mes camarades est décédée à cause de ce manque de sang, quand nous étions au collège. Elle était atteinte d’une leucémie et avait perdu beaucoup de sang pendant ses règles. Elle avait besoin d’une transfusion en urgence, mais son hôpital n’avait plus de sang compatible disponible. S’il y en avait eu, elle aurait survécu», soupire Evelyne Inès Ntonga, une Camerounaise expatriée à Dakar.

L’ingénieure a partagé ce douloureux évènement avec Jean-Luc Semedo lorsqu’ils étaient étudiants dans la même école, à Dakar. Pour que plus jamais aucun enfant ne subisse le même sort que sa camarade, Evelyne Inès Ntonga s’est alors associée à Jean-Luc Semedo pour cofonder l’application Hope.

En 2018, leur solution a été testée par le personnel médical de l’hôpital de Thiès, une des plus grandes villes sénégalaises située à l’est de la capitale. Pendant huit mois, les soignants ont ainsi laissé de côté leurs épais registres en papier sur lesquels ils enregistraient habituellement les donneurs de sang. Des classeurs aussi long à remplir qu’à consulter en cas de besoin. Jean-Luc Semedo:

«Au Sénégal, la fracture numérique est énorme dans les hôpitaux. Il y a une vingtaine de centres de transfusion mais seul celui de Dakar gère numériquement ses dons. Tous les autres font avec les moyens du bord, avec les registres physiques. Du coup, quand il y a un besoin, les médecins ne peuvent pas savoir rapidement quel donneur compatible contacter ni où le trouver.»

Une hausse de 60% des dons du sang

Pendant la phase pilote menée à Thiès, un vieil homme et un petit garçon ont pu être sauvés à temps, grâce à l’application. «En accédant à notre base numérique, nous avons pu immédiatement envoyer des messages d’alerte sur les téléphones des donneurs compatibles et situés à proximité de l'hôpital. Plusieurs ont répondu à  l’appel», souligne avec fierté Evelyne Inès Ntonga. Pendant le test clinique, leur application a fait bondir de 60% le nombre de dons du sang avec 3562 poches collectées en huit mois contre 2178 sur toute l’année 2017.

Les SMS de remerciement et de rappel de dons, envoyés automatiquement sur les téléphones des donneurs pour les fidéliser, y sont pour beaucoup. Les campagnes de sensibilisation menées en parallèle par les équipes de Hope aussi.

Car au Sénégal comme dans le reste de l’Afrique, les mythes culturels et les préjugés autour de la transfusion sanguine persistent et impactent fortement le nombre de dons du sang.

Jean-Luc Semedo:

«Certains pensent que le sang donné gratuitement est ensuite vendu aux malades. D’autres voient d'un mauvais œil le fait de mélanger leur sang avec celui d’un autre. Ils disent que ça rompt des lignées familiales sacrées. Il faut amener les Africains à briser ces croyances en les sensibilisant sur le fait que nous sommes tous des êtres humains, que c’est le même sang qui coule dans nos veines.»

Aujourd’hui, le jeune ingénieur et son associée travaillent d’arrache-pied depuis leurs petits bureaux dakarois sur la stratégie à mettre en œuvre pour réussir, un jour, à décrocher le Graal: un rendez-vous avec le ministère de la Santé. Jusqu’à présent, toutes leurs tentatives ont été vaines. «Depuis quelques années, le ministère a mis en place un pôle santé numérique.  Les solutions sont là, mais rien n'avance. Est-ce une question financière ou un manque de volonté politique?», s’interroge Jean-Luc Semedo. Sa solution numérique coûterait pourtant selon lui deux fois moins cher que les logiciels de gestion des banques de sang actuellement sur le marché.

Une implantation prévue au Nigeria

En attendant des jours meilleurs chez eux, au Sénégal, les cofondateurs de Hope se sont tournés vers l’Est pour réussir à implanter leur application durablement sur le terrain. Au Nigeria, une ONG internationale devrait commencer à l’utiliser dans ses structures sanitaires à la fin de l’année.

La Centrafrique est aussi dans la ligne de mire des deux ingénieurs. Sur le terrain des transfusions sanguines, ils ne sont pas les seuls à innover. Au Nigeria, Haima Health Initiative connecte aussi les dons du sang pour sauver des vies.  Une autre initiative, locale, à laquelle s’ajoute celle d’un mastodonte.

le Dr André Loua, de l’OMS:

«Nous avons été contactés par Facebook pour mettre en place en Afrique la fonctionnalité de don du sang proposée par le réseau social.»

Une fonctionnalité qui permettra aux banques de sang africaines de renseigner leurs besoins spécifiques de transfusion et de planifier les dons directement sur le réseau bleu. Les donneurs de sang pourront quant à eux connaître en temps réel les différentes campagnes organisées à proximité de leur domicile et définir des rappels pour leurs prochains dons, directement sur Facebook. Contrairement aux jeunes fondateurs de Hope, les équipes de Facebook décrochent les rendez-vous ministériels à la pelle. Les autorités de 18 pays sont actuellement en contact avec elles pour amorcer le pilotage de cet outil, en Afrique.

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Didier Kassaï est illustrateur, aquarelliste et caricaturiste autodidacte, né en 1974 en Centrafrique. Son premier album solo, L'Odyssée de Mongou, paraît en 2014 aux éditions l'Harmattan BD. L'année suivante il publie Tempête sur Bangui aux éditions La Boîte à Bulles, en deux volumes. Pour cette série sur les solutions africaines, il a créé onze illustrations originales pour Heidi.news

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