Des sacs intelligents pour amener des vaccins en pleine brousse

Dessin: Didier Kassaï pour Heidi.news

Trop chaud, trop froid: les vaccins n’aiment pas les variations de température. Ils peuvent même en perdre leurs principes actifs, mettant ainsi en échec certaines campagnes de vaccination. Et s’il était possible de les thermoréguler à distance? Au Burkina Faso, un ingénieur a transformé l’hypothèse en réalité, en créant des sacs de transport de vaccins smart et isothermes.

Au guidon de sa moto presque tout terrain, la glaciaire fixée sur le porte-bagage, Nicolas Tiendrebeogo en a parcouru des kilomètres. Parfois, jusqu’à cent par jour à travers brousses pour aller vacciner une dizaines d’enfants, dans les contrées les plus reculées du Burkina Faso. «Chez nous, les populations sont souvent très loin des centres de santé, alors nous nous déplaçons vers elles. Nous mettons des pains de glace dans nos glacières pour maintenir les vaccins au frais, mais c’est quand même très compliqué de les conserver à bonne température sur de longues distances», souligne cet agent de santé, responsable du programme vaccination au centre-sud du Burkina Faso.

Généralement, un vaccin doit être maintenu entre 2 et 8 degrés pour garder toutes ses propriétés et son efficacité. La pastille de contrôle de vaccin (PCV), présente sur chaque flacon, permet aux agents de reconnaître facilement un produit endommagé par une exposition à une chaleur excessive. Mais rien ne leur indique si les flacons ont été conservés à une trop basse température. «Souvent, les vaccins ont été trop congelés par les pains de glace. On ne peut pas vraiment savoir à quel point, il n’y a pas de thermomètre dans les glacières. Un moniteur de température, ça nous changerait quand même la vie!», glisse Nicolas Tiendrebeogo.

Réguler à distance la température des vaccins

À Ouagadougou, la capitale du Burkina Faso, un ingénieur de 29 ans s’est saisi de ce problème. Après des années de réflexion lors de ses études à l’Université Polytechnique de Bobo-Dioulasso, à l’ouest du pays, Christian Cédric Toé a fini par trouver la solution. En 2015, il créa «Laafi Bag», un sac intelligent qui sécurise le transport des vaccins jusque dans les zones les plus reculées. Dans le sac à dos, un caisson isotherme, couplé à un système de thermorégulation, permet de maintenir les vaccins entre 2 et 8 degrés pendant plus de quatre jours. Soit quatre fois plus longtemps que les portes-vaccins actuellement sur le marché. La température du Laafi Bag peut aussi être contrôlée à distance. Un moyen de garantir qu’à aucun moment du transport les vaccins n’aient été altérés par une variation thermique trop grande.

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«La détérioration des vaccins n’est pas dangereuse pour les patients. Un vaccin inactif va faire l’effet d’un placebo. C’est comme si on leur injectait du liquide physiologique», rassure Christian Cédric Toé. À la lecture des rapports d’immunisation, son pays est un des champions africains de la vaccination : plus de 90% des enfants Burkinabè seraient en effet vaccinés, contre environ 76% en moyenne, en Afrique subsaharienne, selon l’Organisation mondiale de la Santé (OMS). Si ces enfants ont bel et bien été vaccinés, les produits qu’on leur a administrés ont-ils été suffisamment efficaces pour les immuniser? L’ingénieur burkinabè en doute:

«L’agent de santé ne peut pas savoir à quelles températures exactes ont été exposés ses produits pendant le transport. Il va les administrer aux populations et écrire dans le rapport d’immunisation que tout s’est bien passé. Alors qu’il ne sait pas si tous vaccins étaient bien actifs! Ça fausse les données relatives à la couverture vaccinale dans certaines zones, qui vont ensuite risquer d’être exclues des campagnes de vaccination futures parce qu’on va estimer que la vaccination y a déjà été réalisée. Mais dans quelles conditions?»

Tracer le parcours des agents de vaccination

Parfois, le facteur humain pose problème. Christian Cédric Toé s’en est rendu compte lors d’une mission de repérage au Nord du Burkina Faso. C’était il y a trois ans, les Laafi bag n’étaient alors qu’au stade de l’idée. «On m’a remonté le cas d’un agent qui a été au maquis [bistrot burkinabè] avec sa glacière porte-vaccin et qui malheureusement, a quitté le lieu en état d’ivresse. Tous ses vaccins ont été altérés. Il les a enterrés et a fait un faux reporting, disant qu’il les avait bien administrés, pour ne pas avoir de problème avec sa hiérarchie», raconte l’ingénieur, le sourire aux lèvres. Ses sacs intelligents, pucés, permettent de tracer le parcours des agents de santé, depuis leur départ du centre médical jusqu’au lieu d’administration des vaccins. Avec deux collaborateurs, Christian Cédric Toé travaille actuellement sur ce dispositif, encore en développement. En parallèle, l’équipe a pu tester pour la première fois ses Laafi bag, en mars dernier.

Mais ils ont dû revoir ses ambitions à la baisse, à cause du Covid-19. Initialement, les trois associés devaient se rendre dans trois localités du nord du Burkina Faso pour effectuer des tests en situation avec des agents de vaccination. Bloqués par l’interdiction de voyager mise en place suite au Covid-19, ils ont dû se contenter d’un  terrain vague, en périphérie de Ouagadougou. «La crise sanitaire actuelle a tout ralenti. J’attends depuis des semaines que mon matériel me soit livré. Je n’ai toujours pas de date. C’est ça notre problème à nous les inventeurs africains. On a le désavantage du milieu: la plupart du matériel dont on a besoin se trouve à l’étranger. On est totalement dépendants de son acheminement, contrairement aux Chinois ou aux Américains», tempête Christian Cédric Toé.

Malgré les contraintes, l’ingénieur burkinabè poursuit sa route. À l’étranger, ses Laafi Bag ont attiré les partenaires et les curieux. Deux constructeurs taïwanais et américains fournissent une partie de l’équipement des sacs intelligents. La Banque africaine de développement (BAD), elle, finance une partie des recherches. Quant à Christian Cédric Toé, il voyage un peu partout pour parler de cette invention qui, selon lui, pourrait bien changer l’avenir de la vaccination à travers le monde. Comme il y a trois ans, lorsqu'il était à Genève, invité à un forum par la Gavi, une organisation internationale qui promeut un meilleur accès aux vaccins dans les pays pauvres.

«L’Afrique a la couverture vaccinale la plus faible du monde»

En Afrique subsaharienne, les besoins sont titanesques. Près de 31 millions d'enfants de moins de cinq ans souffrent chaque année de maladies qui auraient pu être évitées par la vaccination, selon l’OMS. Pis, plus d’un demi million d’entre eux meurent tous les ans, faute d'avoir eu accès à des vaccins. «L’Afrique a la couverture vaccinale la plus faible du monde. Malheureusement, beaucoup de pays ont une offre de vaccination encore inexistante dans certains endroits, soit parce que le système de santé est faible, soit parce que la chaîne du froid est quasi inexistante dans certaines régions et qu’il n’est pas possible d’y conserver correctement les vaccins», souligne le Dr Richard Mihigo, coordonnateur régional du programme vaccination au bureau Afrique de l’OMS.

À Ouagadougou, Christian Cédric Toé finalise actuellement la validation de tous les composants techniques de ses Laafi Bag, avant de s’attaquer à ce dont il a toujours rêvé: l’homologation de sa solution par l’OMS. Un processus complexe et long qui permettrait aux sacs intelligents burkinabè de se retrouver qui sait, peut-être un jour sur le dos d’un agent de santé afghan ou encore australien. Car les enjeux de la vaccination sont mondiaux. Selon l’OMS, 1,5 millions de décès supplémentaires pourraient être évités chaque année, en améliorant la couverture vaccinale.

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Didier Kassaï est illustrateur, aquarelliste et caricaturiste autodidacte, né en 1974 en Centrafrique. Son premier album solo, L'Odyssée de Mongou, paraît en 2014 aux éditions l'Harmattan BD. L'année suivante il publie Tempête sur Bangui aux éditions La Boîte à Bulles, en deux volumes. Pour cette série sur les solutions africaines, il a créé onze illustrations originales pour Heidi.news

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