Achille Mbembe: «verser le sang d’un Noir est un acte banal»

Achille Mbembe / Editions La Découverte

Pour l’historien et politiste camerounais Achille Mbembe, racisme et destruction de la terre sont les deux faces d’une même médaille. Dans son dernier ouvrage, Brutalisme (La Découverte, 2020), il revendique le droit universel de respirer et propose une politique de la réparation, ou de l’en-commun qui s'inspirerait  du continent africain. «C’est là, en effet, que les possibilités de dépérissement sont les plus criantes. Mais c’est aussi là que les opportunités de métastase créatrice sont les plus mûres». Doté d’un lien aux objets et au monde qui ne viserait pas la domination mais le vivre ensemble, l’Afrique pourrait, selon lui, nous prémunir  de l’anéantissement exponentiel de l’environnement et des corps. Le premier pas vers cette idéologie, qu’il n’hésite pas à qualifier lui-même d’utopiste, serait de reconnaître la Vérité. Vérité que nous refuserions pour l’heure d’admettre en Occident, car l’ignorance constitue elle aussi une forme de pouvoir. Entretien.

Quelle est cette vérité que nous refusons de reconnaître ?

Il s’agit d’une vérité éclatée qui se vit sur plusieurs plans et perspectives. L’une d’entre elles se manifeste dans le rapport qu'entretiennent l’Afrique et l’Occident  Au détour de sa rencontre avec l’Occident, l’Afrique a fait l’épreuve d’une indicible spoliation, d’une expropriation sans compensation. Une partie de ce qui lui a été pris est sans prix et ne pourra jamais lui être restitué. L’Occident  doit par conséquent une dette incalculable à l’Afrique. Dette qu’il refuse de reconnaître en même temps que son devoir de réparation.

Si ce qui a été pris à l’Afrique est sans prix, à quoi bon prétendre à une réparation, hormis celle de la culpabilité ?

Vous savez, la culpabilité n’est pas forcément nocive. Elle peut aussi être le début d’une responsabilité et, éventuellement, de la sagesse. Ce n’est pas parce que ce qui nous a été pris est incalculable qu’il ne faut pas réclamer justice et vérité. Cette réclamation et par conséquent la reconnaissance de la vérité permettent la narration des mémoires de la souffrance humaine. Et c’est à travers l’égal droit de toutes ces mémoires à la narration que nous pourrons prétendre à la construction d’un monde commun. Ainsi, même si ces réparations apparaissent irréalisables, la reconnaissance de la dette qui en découle reste un devoir imprescriptible. Ce n’est pas parce que l’on ne peut pas payer la dette que la dette n’existe pas.

En quoi cet horizon ou idéal de la réparation peut-il nous guider vers un avenir plus harmonieux ?

Exiger la réparation de pertes incalculables permet de réaffirmer le devoir de solidarité qui relie toutes les mémoires entre elles. C’est aussi faire valoir, au-delà des différences, la signification universelle de la souffrance humaine. Pour ce qui nous concerne, les souffrances perpétuées par l’esclavage, le colonialisme, l’Apartheid ou le racisme contemporain ont également contribué à déshumaniser le bourreau. Il faut bien comprendre que le racisme constitue un obstacle majeur à l’idée d’une humanité une et universelle. Il se trouve aux antipodes de la conscience du prochain et du semblable.

Cette conscience du prochain, nécessaire à ce que j’appelle l’en-commun, englobe aussi bien les êtres humains que les objets. Virus, plantes, animaux, océans, machines sont toutes des forces et énergies avec lesquelles nous devons désormais apprendre à vivre en bio-symbiose. La politique de la vérité que j’invoque en référence à l’Afrique n’est donc pas seulement cruciale au regard des rapports entre l’Afrique et l’Occident. Elle concerne aussi l’avenir du monde et le devenir du vivant dans son ensemble. Si l’espèce humaine refuse de reconnaître que nous devons dorénavant partager, réparer et prendre soin de la planète dont nous sommes tous des ayants-droits, notre histoire sur terre risque, à mon sens, d’être assez courte. Car ce ne sont plus seulement les corps noirs qui sont menacés d’asphyxie, mais l’environnement.

La thématique de la respiration, la question de l’en-commun, du vivant et de la biosphère traverse ces enjeux, faisant finalement de la lutte contre le racisme une lutte foncièrement écologique.

L’Afrique disposerait selon vous d’un rapport au monde plus harmonieux et viable sur le long-terme que celui de l’Occident. Pourquoi ?

Dans les pensées africaines antiques, l’Univers n’est pas là pour être dominé ou exploité, mais pour qu’ensemble, humains et non-humains participent à la réalisation du Cosmos, c’est-à-dire à la construction d’un lieu d’habitation ouvert à tous et dans lequel chacun incarne le segment d’une chaîne de liens. Cette éthique de la liaison et de la résonance au sein de l’ensemble du vivant sature l’existence humaine et lui donne un sens et une direction: que chacun ait une place et que nul ne soit exclu. Ce qui compte dans ces systèmes de pensée, c’est notre participation à des énergies qui nous dépassent, tandis qu’en Occident ces énergies doivent être conquises.

Lorsque vous vous penchez sur les savoirs et traditions dominantes de la pensée occidentale, vous observez une différence nette entre le sujet humain et le monde qui l’entoure. L’humain n’est pas un objet et le fait qu’il puisse être traité comme tel est considéré comme le summum de l’aliénation. A l’ère de l’anthropocène, l’Afrique nous offre donc un paradigme de la libération humaine qui ne place plus les humains au centre ou au-dessus de tout. Il ne s’agit plus de tenir l’objet le plus loin possible du sujet, de soumettre et de dominer la nature par le biais de la technique et des machines, mais d’imaginer des nouvelles façons d’habiter la Terre, de la partager, de la réparer et d’en prendre soin. Le paradigme occidental nous aura certainement permis certains progrès. Mais il menace désormais de conduire l’humanité, et avec elle l’ensemble du vivant, aux portes de l’abime.

Vous évoquez l’universalisation de la condition nègre, qui irait de pair avec l’accroissement des hommes-déchets, c’est-à-dire de populations que vous qualifiez de superflues.

Sous les régimes esclavagistes ou de la ségrégation, la présence des nègres, bien qu’à part, se justifiait. L’on avait besoin d’eux, de leur force de travail dans les plantations ou comme chair à canon lors des guerres. A l’ère des robots et de la mécanisation généralisée, ils sont devenus des facteurs d’encombrement dont il faut se débarrasser. Nous ne voulons plus d’eux et nous aimerions les renvoyer «chez eux». C’est d’ailleurs leur présence inconvertible, et l’impossibilité apparente de nous séparer d’eux qui enrage le plus la conscience raciste contemporaine.

Simultanément, on assiste petit à petit à ce que, dans mon livre Critique de la raison nègre, j’avais appelé «l’universalisation tendancielle de la condition nègre». Le Code noir, c’est-à-dire la façon dont nous avions coutume de ne traiter que les nègres s’étend désormais à des personnes dotées d’une autre couleur de peau. Le nègre est par définition celui ou celle que l’on peut humilier, dont la dignité n’est pas reconnue, dont nous pouvons impunément violer tous les droits, y compris celui de respirer. Il représente donc la figure achevée de la personne superflue. Or, de nos jours, la quantité de personnes superflues ne cesse de croître.

Personnes superflues dont une partie piétine derrières les frontières de l’Europe. Concrètement, que devrait ou pourrait faire l’Europe face à la crise migratoire ?

Si l’Europe était sérieuse en matière d’immigration illégale, elle contribuerait à faire de l’Afrique un lieu habitable. Elle accompagnerait vigoureusement ce que j’appelle le processus de déconfinement de l’Afrique. A mon avis, l’ouverture de l’Afrique à elle-même constitue la tâche historique la plus urgente du XXIe siècle. Pour assurer sa grande transformation, l’Afrique ne pourra guère faire l’économie d’une abolition consciente, méthodique et responsable des frontières héritées de la colonisation. Afin de libérer en elle toutes les forces de circulation, de résilience et de création – condition nécessaire de sa montée en maîtrise – elle doit faire le pari de la «dé-frontiérisation».

N’est-ce pas l’ambition de tous, Europe comprise, que de rendre l’Afrique habitable ?

Si l’Afrique était habitable, sa population ne chercherait pas à la fuir.  Prenons l’exemple de la région du Delta au Nigeria où le pétrole est extrait depuis bientôt un siècle. Les gens y subsistent dans des conditions effarantes. Ceux qui vivaient de pêche ne peuvent plus pêcher parce que les eaux ont été intoxiquées. Les revenus pétroliers sont gaspillés par une élite au pouvoir qui accapare l’essentiel et cache d’incroyables sommes d’argent dans des banques occidentales. Tout le monde le sait. Nous savons quelles multinationales européennes extraient le pétrole, ce qu’elles paient comme taxes, ce qui est rapatrié en Europe, dans quelles banques cet argent est déposé et quels gouvernements et institutions soutiennent cet immense pillage.

On détruit donc les environnements et les habitats, bref, l’ecosphère. Simultanément, on intensifie les déforestations. On brade des terres aux géants de l’agro-industrie. A coups d’accords inégaux, on laisse dynamiter les fonds marins, diminuant sans cesse les réserves de poissons. On extrait les métaux rares des entrailles de la terre. Au passage, on libère toutes sortes de pathogènes et, avec la complicité de tyrans locaux que l’on soutient militairement, on transforme des régions entières en dépotoirs de déchets toxiques. Le résultat de ces expropriations sans compensation est que les dépossédés finissent par prendre les chemins de l’exode. Ils prennent d’incalculables risques pour se retrouver dans des pays où l’on ne veut pas d’eux, et où ils finiront tôt ou tard par faire l’objet d’insupportables violences et de traumatismes de tout genre. Donc pour répondre à votre question, si cette ambition existe, elle n’est certainement pas traduite dans les actes.

Pourtant l’Europe ne cesse de répéter qu’elle investit  en Afrique de l’argent qui serait par la suite gaspillé n’importe comment par les Africains…

(Rires) Oui, on connait la fable. Les montants qui partent de l’Europe vers l’Afrique sont largement inférieurs à ceux qui partent de l’Afrique vers l’Europe. En 2018, on évaluait à près de 50 milliards de dollars le montant des transferts illicites d’Afrique vers l’Europe. Mais l’Europe entretient ses citoyens dans l’ignorance de ce qui est véritablement en jeu. Cette bonne conscience, cette attrition de l’imagination morale et ce refus de reconnaître la vérité ne sont certainement pas d’une grande aide pour ceux qui souhaitent tisser avec l’Europe de nouveaux rapports.

Pour revenir au racisme, pensez-vous que l’asphyxie de George Floyd aux États-Unis va permettre une prise de conscience et améliorer la situation des Noirs?

Non. Aux États-Unis et dans bien des démocraties qui ont, à un moment donné, fonctionné selon la logique du Code noir ou mis en place des systèmes esclavagistes, ségrégationnistes ou coloniaux, verser le sang d’un Noir est un acte banal. Ce racisme anti-Noir ne relève ni du hasard, ni de l’accident. Il s’agit d’un écosystème qui perdure au-delà de l’abolition de la domination formelle et qui a été remplacé par d’autres dispositifs institutionnels de capture et d’assujettissement. L’Amérique en particulier ne serait pas l’Amérique si le confinement, la chasse et la destruction des Noirs ne faisaient pas partie de son projet fondamental. C’est d’ailleurs ce qui fait d’elle une puissance cynégétique, qui donne aux Noirs d’Amérique un triple statut. Ils sont d’un côté des affranchis et peuvent, dès lors prendre part aux rituels formels de la citoyenneté. Les Etats-Unis sont de ce fait le seul pays occidental à avoir élu à sa tête un homme noir. D’un autre côté, ses Noirs sont constamment soumis au régime de la chasse et de la claustration.

Chasse et claustration sont destinées à contrôler leurs mouvements dans les moindres détails. Les immobiliser et les confiner dans des institutions telles que les prisons ou sur des espaces abandonnés comme les ghettos permet de les traiter comme des déchets. Au sein de ces espaces, les chances qu’ils s’entretuent au cours d’interminables luttes criminelles pour la subsistance demeurent élevées. Pour le reste, nous assistons à la montée, en Occident mais aussi dans d’autres parties du monde, à de nouvelles formes de racismes que l’on pourrait qualifier de viscéral et de paroxystique. Car en plus de ses expressions vulgaires usuelles, comme le meurtre gratuit de George Floyd, ce racisme viscéral s’infiltre de façon métabolique dans les opérations même de la technologie. Je le qualifie de paroxystique parce qu’il va de pair avec l’exacerbation des peurs, y compris et surtout la peur de l’extinction, qui semble s’être emparée de maintes consciences blanches. Cette peur va évidemment de pair avec la renaissance du populisme, du fascisme, du sentiment xénophobe et la recrudescence des guerres contre les migrants et les étrangers. Le phénomène George Floyd n’est donc pas nouveau et ne s’arrêtera certainement pas avec lui. Depuis sa mort, d’autres noirs ont été sujets à de brutalités policières ou tués d’une façon certes moins spectaculaire, mais tout aussi crapuleuse. C’est le signe que cette tendance se rapproche de chez nous et qu’elle n’est plus seulement propre aux États-Unis.

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Achille Mbembe, Brutalisme, février 2020

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