Le jour où Bluetooth amena un cardiologue dans chaque village

Dessin: Didier Kassaï pour Heidi.news

Avec 60 cardiologues pour 25 millions d’habitants, se faire diagnostiquer une maladie cardiovasculaire au Cameroun relève du parcours du combattant, surtout en brousse. Mais le Cardiopad, une petite mallette blanche connectée inventée par le camerounais Arthur Zang, pourrait bien tout changer. Avec elle, patients et cardiologues n’ont plus forcément besoin de se rencontrer.

Son cœur palpite et s’emballe, chaque jour depuis dix ans. Peut-être même depuis quinze ou vingt ans: voilà bien longtemps qu’Hélène Meka Meke Akoa a cessé de compter les années rythmées par la fatigue et le souffle court, parfois coupé, que lui inflige son vieux cœur. «Quand ça n’allait pas, mes enfants me conduisaient chez le rhumatologue ou chez un généraliste, parce qu’ils sont faciles d’accès [...] On me prescrivait un électrocardiogramme mais à chaque fois, on cédait au découragement», raconte-elle.

Du haut de ses 72 printemps, cette femme au foyer camerounaise n’a jamais eu la force physique ni les moyens financiers de se rendre à Yaoundé, la capitale, pour se faire diagnostiquer par un cardiologue. Son village se situe à plus d’une centaine de kilomètres de là. Fin 2018, les palpitations cardiaques se sont accélérées. Hélène Meka Meke Akoa a dû quitter en urgence son village pour arriver à l'hôpital d’Abom, un quartier reculé bordant l’Est de Yaoundé. Mais aucun cardiologue n’y travaillait.Hélène Meka Meke Akoa:

«Mes enfants s'apprêtaient à me transporter dans un grand hôpital du centre-ville. C’est alors qu'un jeune médecin nous a dit qu’il pouvait réaliser l’électrocardiogramme et le diagnostic ici, sur mon lit d'hospitalisation. On a eu les résultats en moins de quinze minutes», s’enthousiasme la vieille femme*.*

Le jeune médecin d’Abom n’était pourtant pas cardiologue. Mais le Cardiopad, un appareil à électrocardiogramme doté de capacités de télémédecine, a permis au généraliste de réaliser facilement l’examen, de le transférer par Bluetooth sur son téléphone et de l’envoyer à d’un cardiologue, basé dans un autre hôpital. Dix minutes plus tard, le généraliste recevait le diagnostic posé par le spécialiste. Hélène Meka Meke Akoa était atteinte d’une hypertrophie ventriculaire gauche. Elle est désormais sous traitement.

Décentraliser les soins pour lutter contre les déserts médicaux

Avec le Cardiopad, les villageois qui, comme Hélène, habitent dans les zones les plus reculées du Cameroun, peuvent consulter un cardiologue à distance dans un centre de santé proche de chez eux. Dans ce vaste pays d'Afrique centrale de plus de 475’000 km2, les besoins sont énormes. «Nous avons seulement soixante cardiologues pour plus de 25 millions d’habitants et les trois-quarts d’entre eux travaillent dans les deux plus grosses villes du pays, Yaoundé et Douala. Il faut décentraliser les soins, c’est un vrai enjeu de santé publique», martèle Arthur Zang, l’inventeur du Cardiopad, avant de poursuivre, avec pudeur: «Ça me touche personnellement. J’ai perdu beaucoup de personnes des suites de maladies cardiaques. Un de mes oncles en est décédé.»

Ce passé lui a donné la force nécessaire pour avancer. Dès 2009, alors étudiant à l’école polytechnique de Yaoundé, l’apprenti ingénieur a fait du signal cardiaque son obsession. Il en a pondu un mémoire sur la transmission des battements du cœur à travers les réseaux sans fil. Puis le travail universitaire est devenu un logiciel qui, au gré des prototypes, a fini par donner le Cardiopad, en 2016.

Aujourd'hui, la petite mallette blanche est implantée dans une centaine d'hôpitaux camerounais, et s’exporte aussi aux Comores, Gabon, Guinée, Kenya et Népal… 150 Cardiopads sont utilisés à l’étranger. Mais le coût de l'appareil est encore élevé pour les structures sanitaires: 1,5 millions de francs CFA (2’280 euros / CHF 2’450). «Nous y travaillons», assure Arthur Zang.

Lire l’épisode 4 de notre Exploration: Des sacs intelligents pour amener des vaccins en pleine brousse.

L’objectif de l’ingénieur est tout fixé: lutter contre les déserts médicaux en rapprochant les cardiologues des villageois. Car pour ceux au cœur malade habitant en brousse, consulter un spécialiste relève souvent du parcours du combattant. Certains sont contraints de faire plus de six heures de route en bus pour se faire diagnostiquer. Un voyage aussi fastidieux qu’onéreux qui en décourage plus d’un. Les conséquences pour leur santé sont parfois dramatiques.

«Nous voyons des patients de l’arrière-pays arriver à l’hôpital à des stades terminaux de maladies cardiovasculaires, juste parce qu’ils n'ont pas pu se déplacer et consulter plus tôt. Pour certains, c’est trop tard et ils en meurent. En brousse, les maladies cardiovasculaires sont sous diagnostiquées car il n’y a tout simplement pas de cardiologues pour les ausculter», soupire André Gilles Ahinaga, depuis l'hôpital du district d’Efoulan, à Yaoundé.

9’800 diagnostics à distance réalisés

Las d’assister, impuissant, à ces drames qui auraient pu facilement être évités, André Gilles Ahinaga a rejoint l’équipe de cardiologues virtuels d’Himore Medical, l’entreprise d’Arthur Zang. Quand, à l’autre bout du pays, un patient passe sous le radar du Cardiopad, un cardiologue d’Himore Medical reçoit instantanément les courbes de l’électrocardiogramme sur son téléphone, via une application dédiée. Il n’a plus qu’à y inscrire son diagnostic et ce dernier est automatiquement envoyé à l’agent de santé présent avec le patient.

Depuis 2016, 9’800 examens à distance ont été réalisés avec le Cardiopad. Mais cette télémédecine entraîne une surcharge de travail pour les cardiologues partenaires. Arthur Zang:

«Une vingtaine de cardiologues travaillent avec nous pour les interprétations à distance. Ils sont débordés. Les examens viennent de partout, les mémoires de leur téléphone sont pleines de consultations à interpréter. Il faut que nous élargissions notre réseau au reste de l’Afrique. Avec internet et la téléphonie mobile, il n’y a plus de limite! Un cardiologue guinéen peut interpréter un examen fait au Cameroun dans la minute qui suit!»

Sur le continent, les maladies cardiovasculaires font des ravages, plus encore que le paludisme ou le sida. Depuis l’hôpital d’Efoulan, le Docteur Ahinaga regarde avec effroi les chiffres monter, chaque année, dans son pays. «Les maladies cardiovasculaires sont émergentes chez nous, s’alarme le cardiologue. Elles progressent car avec le développement et la mondialisation, les Camerounais ont occidentalisé leurs habitudes. Nous sommes devenus sédentaires, nous avons commencé à manger plus gras et très salé avec l'arrivée des fastfoods. Nous marchons moins car nous avons maintenant des voitures. Nous sommes aussi plus stressés. Tout cela a fait grimper l’hypertension artérielle, qui est un des facteurs principaux des maladies cardiovasculaires. Un Camerounais sur trois est concerné!»

Deux nouvelles solutions en labo

Dans ses laboratoires, Arthur Zang, lui, est en train de s’attaquer à deux autres racines des maladies cardiaques: le diabète et les problèmes respiratoires. Avec ses quinze salariés, l’ingénieur développe des tensiomètres et des glucomètres d’un nouveau genre, qui permettront aux diabétiques de suivre l'évolution de leur maladie. Le Covid-19 lui a aussi donné une autre idée: créer une station de production d’oxygène médical connectée pour les hôpitaux. Baptisée Oxynnet, l’appareil est contrôlable à distance et rend les structures de santé autonomes en oxygène médical, leur permettant ainsi d'éviter les pénuries et donc les morts faute d'assistance respiratoire. Arthur Zang:

«Actuellement, les livraisons de bouteilles d’oxygène médical sont gérées par des entreprises qui ne vont pas dans les coins les plus reculés du pays. Pendant le Covid-19, cela a poussé des malades de ces zones à venir en ville pour l’une assistance respiratoire. Or le coronavirus est très contagieux et ces patients ont contaminé d’autres personnes.»

Le trentenaire a désormais une nouvelle ambition: révolutionner le traitement des maladies respiratoires en Afrique, en continuant à lutter contre les déserts médicaux en brousse.

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Didier Kassaï est illustrateur, aquarelliste et caricaturiste autodidacte, né en 1974 en Centrafrique. Son premier album solo, L'Odyssée de Mongou, paraît en 2014 aux éditions l'Harmattan BD. L'année suivante il publie Tempête sur Bangui aux éditions La Boîte à Bulles, en deux volumes. Pour cette série sur les solutions africaines, il a créé onze illustrations originales pour Heidi.news

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