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L'invention ougandaise qui diagnostique la malaria en 2 minutes

Dessin: Didier Kassaï pour Heidi.news

C’est une des maladies les plus banales en Afrique, mais aussi une des plus meurtrières. Le paludisme a tué plus de 380'000 Africains en 2018. En cause, principalement: les diagnostics trop tardifs. En Ouganda, un geek, Brian Gitta, a trouvé le moyen de les accélérer grâce à de la lumière. Sa solution permet même de prédire l’évolution de la maladie du moustique.

Dans les hôpitaux de Kampala, la capitale de l’Ouganda, les files d’attentes sont souvent interminables. Chaque jour, des dizaines de malades patientent, certains assis à même le sol, qu’une blouse blanche vienne enfin les prendre en charge. Beaucoup cherchent simplement à obtenir une confirmation médicale, avant de prendre leur traitement: ont-ils ou non contracté le paludisme, une fois de plus, en cette nouvelle saison des pluies?

Dans ce pays lové aux confins de l’Afrique australe et centrale comme sur le reste du continent, le paludisme est aussi banal qu’une grippe l’est en Europe. Et pourtant, en 2018, cette maladie du moustique tuait encore plus de 1000 Africains chaque jour, selon l’Organisation mondiale de la Santé (OMS). «Les médecins sont là, les traitements aussi, mais les gens continuent à mourir, principalement parce qu’ils ne sont pas testés à temps», s’insurge Brian Gitta, un jeune ingénieur ougandais.

Un diagnostic en deux minutes

Il y a cinq ans, alors qu’il était plongé dans ses études d’informatique, l’apprenti s’est servi de ses compétences de geek pour trouver une solution afin de sauver toutes ces vies qui pourraient facilement être épargnées, avec un diagnostic plus rapide de la maladie. Prototype après prototype, l’étudiant a fini par créer le «Matibabu», un appareil électronique capable de diagnostiquer le paludisme en moins de deux minutes grâce à de la lumière et des aimants.

L’engin est contenu dans une petite valise en métal que l’on peut porter en bandoulière. Une fois ouverte, il suffit de glisser le doigt du patient dans une alcôve pour voir les résultats du test apparaître sur l’écran de l’ordinateur ou du téléphone du médecin. En diffusant de la lumière et du magnétisme, le Matibabu identifie quasi instantanément les globules rouges infectés par le plasmodium, parasite vecteur du paludisme, des globules rouges sains. «Le vrai point positif du Matibabu, c’est sa rapidité. Il faut deux minutes pour avoir un diagnostic alors qu’avec les tests traditionnels, il faut patienter au moins trente minutes. Et l’attente peut monter jusqu’à douze heures, s’il y a vraiment du monde dans la salle d’attente du centre de santé», explique Brian Gitta.

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Le test palu le plus répandu en Afrique est celui dit de la goutte épaisse. Il consiste à prélever une goutte de sang sur le doigt du patient. Ensuite, direction le laboratoire ou un personnel compétent devra analyser l’échantillon au microscope, avant de livrer le verdict tant attendu. Mais dans bien des structures sanitaires africaines, le personnel comme le matériel fait souvent défaut, comme le souligne le Dr Spes-Caritas Ntabangana, point focal de l’OMS pour la lutte contre le paludisme en Afrique centrale: «la microscopie nécessite une bonne infrastructure, avec de l'électricité, et du personnel hautement qualifié et supervisé. Mais il n’est pas toujours disponible pour prélever le sang et pour ensuite examiner les frottis sanguins. Ces pénuries de personnel peuvent avoir un impact sur le diagnostic et le traitement du paludisme.»

Un médecin pour 3324 habitants

Selon l’OMS, il y aurait en moyenne en Afrique une infirmière pour 985 personnes et seulement un médecin pour 3324 habitants. Sur le continent, les blouses blanches qualifiées sont débordées et leur temps est précieux. Alors Brian Gitta a conçu sa solution de la manière la plus simple possible, pour que n'importe quel agent de santé, même le moins qualifié, soit capable de l’utiliser. Un moyen de libérer une partie de l’emploi du temps du personnel sanitaire le plus qualifié. «Je voulais m’assurer que les médecins et les infirmières n’aient plus à passer autant de temps en laboratoire sur un test aussi banal que celui du paludisme. L'objectif est qu’ils puissent se consacrer davantage aux patients qui en ont réellement besoin, et d'ainsi améliorer la qualité des soins dans nos hôpitaux», explique l’ingénieur ougandais.

L’OMS surveille de près l’innovation du jeune homme. «Mais sa précision, son coût et la faisabilité de son utilisation dans les pays en voie de développement doivent être évalués», tempère le Dr Spes-Caritas Ntabangana. Alors Brian Gitta poursuit ses tests cliniques. En Ouganda et en Angola, le Matibabu a déjà été testé sur plus de 300 patients. Le taux de fiabilité de la machine lumineuse est encourageant: plus de 80%. Et Brian Gitta l’assure, son prix de vente sera nettement moins élevé que les tests actuellement sur le marché: entre 100 et 400 dollars, en fonction des futures évolutions technologiques de sa solution.

Collecter les données pour prédire l’évolution du paludisme

Les ambitions de l’ingénieur sont immenses. «Nous attendons la fin des tests cliniques pour être certifiés par les autorités ougandaises et commencer à pénétrer le marché [...] Ensuite, nous espérons nous implanter dans d’autres pays, surtout en Afrique subsaharienne», explique-t-il. Pour les autorités sanitaires des pays africains, les données que le Matibabu collecte lors de chaque test valent de l’or. Car l’appareil garde tout en mémoire. Y avoir accès leur permettrait de prédire l’évolution du paludisme dans leur pays, de connaître les zones les plus touchées par la maladie afin d’adapter leur réponse sanitaire et leurs futures campagnes de sensibilisation.

L’Ouganda aurait bien besoin de renforcer l’efficacité de sa lutte contre le paludisme. En 2018, le pays figurait en bas du podium mondial des pays les plus infestés par la maladie, derrière le Nigeria et la République démocratique du Congo (RDC), avec 11,4 millions de cas recensés par l’OMS, sur les 228 millions de palu déclarés à travers le monde cette année-là.

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Didier Kassaï est illustrateur, aquarelliste et caricaturiste autodidacte, né en 1974 en Centrafrique. Son premier album solo, L'Odyssée de Mongou, paraît en 2014 aux éditions l'Harmattan BD. L'année suivante il publie Tempête sur Bangui aux éditions La Boîte à Bulles, en deux volumes. Pour cette série sur les solutions africaines, il a créé onze illustrations originales pour Heidi.news

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