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Ces frigos solaires partagés évitent un gaspillage massif sur les marchés nigérians

Dessin: Didier Kassaï pour Heidi.news

Les producteurs et les commerçants africains gaspillent chaque année des milliers de tonnes de nourriture. Et pourtant, c’est en Afrique que l’insécurité alimentaire est la plus grande. Un paradoxe principalement généré par l’absence d’un objet banalisé dans les pays développés: le réfrigérateur. Au Nigeria, Nnaemeka C. Ikegwuonu veut changer la donne en implantant des frigos solaires partagés sur les marchés.

Sur le marché d’Obinze, au sud du Nigeria, les clients ont plié bagage. La vente est terminée et les kilos de courgettes, de tomates et de choux s’amoncellent sur l’asphalte. L’odeur est parfois pestilentielle. Ahmad Makiala, vendeur de choux parmi des dizaines d’autres, reste là, l’air résigné, à regarder ses invendus pourrir au fond de ses panières en osier. «Je perds souvent jusqu’à 40% de mon investissement. Ca me fait mal mais il n’y a rien à faire. Ca fait partie de mon activité», glisse le détaillant de 22 ans. Encore 7 000 nairas (15 euros/ CHF 16,4) de perdus, sur les 17 000 nairas (37 euros/ CHF 39,90) sortis de sa poche pour acheter ses choux, ce jour-là. «La pluie et la chaleur sont des problèmes énormes pour nous.  Les choux pourrissent, on ne peut pas les conserver», soupire le jeune Nigérian.

Mais depuis peu, Ahmad Makiala a retrouvé le sourire. Son portefeuille est bien plus rempli qu’avant. Car à l’entrée du marché d’Obinze, un drôle de conteneur a fait son apparition. La chambre froide, réfrigérée grâce à des panneaux solaires posés sur son toit, permet aux commerçants des alentours de stocker leurs fruits et leurs légumes et d’ainsi augmenter leur durée de conservation de 2 à 21 jours. Baptisé «ColdHubs», ce conteneur partagé peut conserver jusqu’à trois tonnes de denrées périssables en même temps. Alors, avant chaque début de marché, un nouveau rituel s’est instauré à Obinze : les commerçants font la queue, une cagette en plastique à la main, avant d’entrer dans le local réfrigéré pour y déposer leurs marchandises.

Jusqu’à 50% de pertes de marchandises

Tous paient une somme relativement modique comparée aux pertes qu’ils enregistrent chaque mois, à cause de la détérioration de leurs produits : 100 nairas (0,22 € / CHF 0,23) par cagette de 20 kilos et par jour. Au Nigeria, le gaspillage alimentaire est un véritable fléau. «93 millions de petits exploitants agricoles et d’acteurs de la chaîne d’approvisionnement sont touchés. Ils perdent quasiment la moitié de leurs fruits et légumes parce qu’ils n’ont pas les moyens de les conserver au frais. Ça leur fait perdre près d’un quart de leurs revenus annuels!», souligne Nnaemeka C. Ikegwuonu, le créateur des ColdHubs.

À 1 300 kilomètres du Nigeria, depuis le désert tchadien, Clément Jous, chargé de projet agro-écologie pour SWISSAID, dresse le même constat. Le gaspillage alimentaire touche toute l’Afrique, principalement en raison de l’absence d’un équipement qui, dans les pays développés, est banalisé : le réfrigérateur. Clément Jous:

«C’est un sérieux problème. Même les fonctionnaires les plus nantis n’ont pas de frigo. C’est extrêmement cher! Plus de 300 000 FCFA (450 €/ CHF 484). Les producteurs et les commerçants n’ont souvent pas les moyens d’investir une telle somme, ils ne peuvent donc pas conserver leurs produits. Et ceux qui investissent sont confrontés aux nombreuses coupures d’électricité. Quand ça arrive, leur frigo ne leur sert à rien.»

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Dans l’impasse, les vendeurs africains de denrées périssables n’ont souvent d’autres choix que de jeter une bonne partie de leurs marchandises. Nnaemeka C. Ikegwuonu l’a constaté pendant des années, quand il était reporter radio pour la Smallholders Foundation, une organisation non gouvernementale engagée dans la promotion d’une agriculture plus durable. Micro à la main, le Nigérian sillonnait la brousse pour aller à la rencontre des communautés rurales de son pays.

En 2013, ce fut le déclic. Nnaemeka C. Ikegwuonu enregistrait alors un reportage sur les producteurs de choux dans l’État du plateau, au centre du Nigeria. «J’ai vu beaucoup, mais vraiment beaucoup de choux être gaspillés. J’ai été frappé de voir qu’aucuns de nos marchés ne disposaient de capacité de stockage pour tous ces fruits et légumes frais», raconte-t-il. Quelques mois plus tard, le reporter laissa tomber son micro pour devenir entrepreneur: les ColdHubs étaient nés.

Légumes conservés, revenus mensuels doublés

Depuis, 24 chambres froides partagées ont été implantées sur les marchés et dans des regroupements d'exploitations agricoles à travers le Nigeria. 3 500 producteurs et détaillants y stockent chaque jour leurs denrées. L’entrepreneur nigérian a fait ses calculs : en moyenne, ses ColdHubs ont permis à ses clients de doubler leurs revenus mensuels, pour atteindre les 56 000 nairas (122,1 € / CHF 131,4). Si un simple frigo permet de faire gagner autant d’argent aux commerçants et paysans, c’est parce que plus ces derniers conservent leurs denrées périssables, plus celles-ci prennent de la valeur. Pédagogue, Clément Jous prend l’exemple d’un sac de 120 kilos d’oignons:

«Actuellement, les producteurs sont obligés de le vendre directement après la récolte, car ils ne peuvent rien conserver. Ils vont en obtenir environ 11 000 FCFA (16 euros). Or, plus le temps passe, plus les prix grimpent. S’ils avaient vendu ce sac en octobre, ils auraient pu en tirer dix fois plus! À ce moment-là, ça devient vraiment une bonne affaire pour eux.»

Une solution bientôt exportée ailleurs en Afrique

L’an dernier, les ColdHubs ont permis de sauver 20 400 tonnes de fruits et légumes de la pourriture, au Nigeria. Et leur patron ne compte pas s’arrêter là. Trente nouvelles chambres froides partagées devraient être déployées sur le terrain d’ici la fin de l’année. Lui et ses 47 employés se préparent aussi à en exporter pour la première fois au Burkina Faso, au Liberia, au Mali et au Soudan du Sud. Nnaemeka C. Ikegwuonu:

«Je suis fier d’être un Africain qui a trouvé une solution à un problème africain. Je pense vraiment que c’est à nous que revient la tâche de résoudre les problèmes auxquels notre continent est confronté.»

À commencer par l’insécurité alimentaire qui touche, chaque année, un nombre grandissant d’Africains. Plus de 19% d’entre eux étaient en situation de sous-alimentation en 2019, contre 17,6% cinq ans plus tôt, selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO). L’Afrique, zone où la croissance démographique est la plus forte, abritera en 2050 plus d’un quart des habitants de la planète. Alors, comment nourrir cette population grandissante?

Pour le patron nigérian, l’enjeu est surmontable. Il faudrait commencer par fournir aux vendeurs africains les infrastructures nécessaires pour leur permettre de ne plus gaspiller leurs denrées alimentaires. Là est toute l’ambition de ses ColdHubs, à plus petite échelle. Sur le continent, le chantier est vaste: l’Afrique subsaharienne gaspillerait près de 150 kilos de nourriture par an et par habitant, selon les estimations du FAO. Et ce malgré des tensions alimentaires qui, sous le coup de la pression démographique, risquent de s’aggraver dans les prochaines années, si rien n’est fait pour déjouer les pronostics.

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Didier Kassaï est illustrateur, aquarelliste et caricaturiste autodidacte, né en 1974 en Centrafrique. Son premier album solo, L'Odyssée de Mongou, paraît en 2014 aux éditions l'Harmattan BD. L'année suivante il publie Tempête sur Bangui aux éditions La Boîte à Bulles, en deux volumes. Pour cette série sur les solutions africaines, il a créé onze illustrations originales pour Heidi.news

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