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Avec l'Hippo Roller, la révolution de la corvée de l'eau est en marche

Dessin: Didier Kassaï pour Heidi.news

Porter 60 litres d’eau sur sa tête ou à bout de bras, chaque jour, en trois allers-retours: voilà le quotidien de trois êtres humains sur dix. Pour alléger ce fardeau, Pettie Petzer et Johan Jonker, deux ingénieurs sud-africains, ont inventé l'Hippo Roller, un énorme tambour en plastique qui permet de ramener toute l'eau en un seul voyage, en la roulant.

L’engin est d’une simplicité élémentaire: un bidon en plastique, posé sur le flanc pour le faire rouler, maintenu par deux bras en acier qui se rejoignent pour former une poignée. Baptisé «Hippo Roller», ce grand tambour bleu est capable d’ingurgiter 90 litres d’eau. À Taweni, un petit village du sud-est de l’Afrique du Sud, il a révolutionné le quotidien de Khaya Mposula.

Avant, cette femme de 51 ans devait parcourir chaque jour six kilomètres à pied en trois allers-retours pour aller puiser de l’eau, dans le ruisseau insalubre bordant son village. Elle raconte:

«Maintenant, je peux ramener beaucoup plus d’eau à la maison, sans effort et en un seul voyage. Avant, c’était un seau de vingt litres sur ma tête!»

La corvée d’eau lui volait son temps: plus de trois heures au quotidien. Avec son Hippo Roller, elle en a récupéré deux.

En Afrique, ce sont souvent les femmes et les enfants à qui échoient les corvées d’eau. «Avoir plus d’eau, plus rapidement, permet d’améliorer leur qualité de vie: les enfants peuvent se rendre à l’école sans arriver en retard, l’hygiène est meilleure et les parents ont plus de temps pour irriguer leurs cultures. Le temps libéré donne aux gens la possibilité de devenir autosuffisants et de sortir du cercle de la pauvreté», explique Grant Gibbs, le directeur général d’Hippo Roller.

Seuls un quart des Africains ont accès à une eau potable sécurisée

Dans le monde, le défi de l’accès à l’eau reste immense. En 2015, trois êtres humains sur dix n’avaient toujours pas accès à des services d’eau potable sécurisés, selon les Nations unies. L’Afrique subsaharienne est la région la moins bien lotie, avec à peine un quart de la population ayant accès à une eau potable gérée en toute sécurité.

À travers le monde, comme Khaya Mposula, 263 millions de Terriens sont encore aujourd’hui contraints de marcher plus de trente minutes chaque jour pour aller chercher de l’eau, propre ou souillée. Les plus vulnérables sont les ruraux.

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Dans les années 1980, Pettie Petzer et Johan Jonker l’avaient constaté avec effarement, quand les deux ingénieurs militaires sud-africains ont été mutés en brousse. Au fil de leur mission, les deux hommes ont vu les fermières du voisinage multiplier les aller-retours, l’échine parfois courbée sous le poids de leurs seaux d’eau. «Ils ont voulu trouver une solution pour les aider. Ils ont commencé par concevoir une brouette avec un centre de gravité bas, pour pouvoir transporter de plus grandes quantités d’eau. Quand ils ont vu que la roue était l'élément le plus compliqué et coûteux à élaborer, ils ont eu leur moment d’eureka avec l’idée de mettre l’eau à l'intérieur de celle-ci», raconte Grant Gibbs, qui a depuis repris les rênes de l’entreprise. En 1991, l’Hippo Roller était né.

Le temps, c’est de l’argent

Selon le patron, transporter 90 litres d’eau dans l’Hippo Roller revient à tracter une charge de dix kilos sur terrain plat. Soit le poids de la moitié d’un seau! Ses créateurs définissent leur tambour comme aussi gros et robuste qu’un hippopotame. Voilà pour l’argument marketing. Sur le terrain, l’engin est effectivement solide: cinq à sept ans de durée de vie, «voire dix» ajoute Grant Gibbs. En crash test, le bidon a été traîné en brousse derrière un 4X4 lancé à plus de 50 km/h. Il a résisté.

Il n’est en revanche pas très adapté aux terrains pentus. Khaya Mposula:

«À côté du ruisseau, il y a une vallée. C’est difficile de pousser l’Hippo Roller jusqu’en haut. Je le laisse à mi-chemin et je le vide un peu avec des seaux, jusqu’à la maison.»

Le bidon roulant lui a tout de même fait gagner un temps précieux, qu’elle a mis à profit pour étendre ses cultures et mieux gagner sa vie.

Carottes arc-en-ciel, maïs, tournesols, haricots, choux-fleurs et choux frisés: Khaya Mposula dispose désormais de cinq hectares de terre bien fournis et a des projets plein la tête. «Je vais créer une banque de semences pour continuer à faire pousser plus de cultures sans avoir à dépenser d’argent», s’enthousiasme-t-elle. L’irrigation de ses champs n’est également plus un fardeau. Elle peut désormais les parcourir sans efforts avec son Hippo Roller.

Nelson Mandela et l’Hippo Roller

Depuis sa création, le tambour bleu a eu son heure de gloire. En 2000, Nelson Mandela en personne posa devant les caméras avec un Hippo Roller, lors d’une rencontre organisée avec Grant Gibbs. Emballé par cette innovation, l’ancien président sud-africain lança un appel aux entreprises et aux fondations, afin de financer ce «projet national» qui, selon les mots de Madiba, «changera positivement la vie de millions de personnes.» Encore aujourd’hui, fondations, entreprises et administrations sont les principaux clients d’Hippo Roller. Ils les fournissent ensuite aux populations rurales, car pour ces dernières, le prix du bidon est un obstacle majeur: 125 dollars l’unité.

«L’Hippo Roller est trop cher pour ces personnes, qui vivent sous le seuil de pauvreté», reconnaît Grant Gibbs. Mais le patron a eu une idée pour faire baisser le prix de vente: décentraliser sa production dans les pays qui font les plus importantes commandes et ainsi faire chuter les frais de livraison. Car depuis sa création, le bidon roulant sud-africain a fait du chemin. 60’000 Hippo Rollers ont été expédiés dans 51 pays, en Afrique mais aussi en Papouasie-Nouvelle-Guinée, en Roumanie et aux îles Marshall.

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Didier Kassaï est illustrateur, aquarelliste et caricaturiste autodidacte, né en 1974 en Centrafrique. Son premier album solo, L'Odyssée de Mongou, paraît en 2014 aux éditions l'Harmattan BD. L'année suivante il publie Tempête sur Bangui aux éditions La Boîte à Bulles, en deux volumes. Pour cette série sur les solutions africaines, il a créé onze illustrations originales pour Heidi.news

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